Bourse du Talent 2026 : Lucie Sassiat
Cartographie de l'indicible
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J’ai grandi dans une enfance paisible, aimante, jalonnée de souvenirs heureux.
Pourtant, très tôt, un malaise diffus s’est imposé : cauchemars récurrents, sensation d’être poisseuse de la peau, maux de ventre sans cause apparente. Je ne trouvais pas les mots pour décrire ce qui m’arrivait. Mon corps, lui, savait. Il gardait la mémoire des lieux, des odeurs, des gestes.
« Si nous questionnons la photo c’est qu’elle constitue la trace tangible d’un vécu.
» Christine Ulivucci
C’est à partir de ce matériau photographique d’archives familiales que j’ai commencé une enquête sur ma propre histoire. Je collecte les indices comme on rassemble les pièces d’un crime sans cadavre. Les flashs répétitifs : le fauteuil, les mains, l’eau de Cologne et la cigarette reviennent. Les objets du décor, aujourd’hui photographiés à l’âge adulte, sont devenus des preuves muettes. L’enveloppe portant mon adresse marque la levée d’amnésie et l’arrivée à Paris.
En capturant ces détails, j’illustre la dissociation et l’étrangeté du réel, sans transformer l’agresseur en monstre, mais en révélant sa banalité et les conséquences durables de ses actes. Ce travail questionne la légitimité de la douleur cachée derrière des vies ordinaires.
La série vise à briser le silence, rendre visible l’indicible et ouvrir un espace de reconnaissance pour toutes les souffrances dissimulées. La photographie y devient un acte de résilience, de témoignage et un outil universel d’expression et de mémoire.

Née en 1986, Lucie Sassiat grandit au bord des falaises bretonnes, où se forge son regard : une attention à la lumière, aux paysages et aux traces qu’ils portent.
À la croisée de la photographie de mode et du documentaire, son travail explore les représentations contemporaines du féminin à travers des figures de femmes, saisies seules ou en groupe. Traversée par des références mythologiques, elle interroge les notions de mémoire, de transmission et de présence.
Son écriture visuelle, épurée et incarnée, s’appuie sur la lumière naturelle et une attention aux corps, aux gestes et aux silences.
Son travail a été exposé à Arles Voies Off (2019) et au festival Objectif Femmes (2021). Elle collabore régulièrement avec la presse et des acteurs de la mode.
En parallèle, elle développe des projets personnels à dimension narrative, où la figure de la muse devient sujet actif et espace de projection contemporaine.
Elle est rédactrice en chef des Cahiers de la Photographie depuis 2023.