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Zenne

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Sous l’Empire ottoman, de jeunes hommes appelés zenne pratiquent la danse du ventre. Alors que les femmes ne peuvent se produire devant des hommes, ils occupent une place centrale au Palais de Topkapı et animent les tavernes de Constantinople. Au XIXe siècle, on en compte plus de 600 mais leur succès finit par déranger, et en 1837, le sultan Mahmoud II met fin à cette pratique. La proclamation de la République turque en 1923 et la volonté de modernisation du pays par Ataturk s’accompagne d’un déclin de popularité de ces danseurs.

Depuis une dizaine d’années, la tradition des zenne refait surface et cela malgré l’hostilité du gouvernement envers les personnes LGBTQ+ en Turquie. Zahmer, Uzay, Emirhan et d’autres dansent dans les clubs et meyhane* d’Istanbul et Ankara. Aimant être applaudi.es, admiré.es, ielles se sentent à leur place sur scène, libres d’être elleux-mêmes. Leur danse reflète une manière d’exister pleinement, loin des attentes sociales. Sans revendication explicite, leur simple présence interroge. Brouillant les frontières entre masculin et féminin, entre tradition et modernité, les zenne incarnent, à leur manière, un avenir possible, plus fluide, plus ouvert, où chacun.e peut trouver sa place en dehors des assignations rigides.

*meyhane : restaurant traditionnel turc où l’on mange des mezze et boit du raki dans une ambiance conviviale.

A côté des images de cette série, j’aime l’idée de faire dialoguer les récits que j’ai recueillis, en voici quelques exemples :

Emre, 18 ans
Emre a 13 ans quand il voit pour la première fois un zenne danser dans le restaurant où travaille sa mère. Il passe les cinq années suivantes à rêver de faire la même chose. Le soir où je le rencontre dans les coulisses d’une meyhane, son enthousiasme est palpable. Souriant et volubile, il raconte son père schizophrène dont il s’occupe ; sa mère originaire d’Azerbaijan repartie y vivre ; les moqueries de ses parents quand enfant, il leur annonce vouloir faire de la danse. Pour lui, être zenne permet de révéler une part de féminité que les corps masculins ne peuvent pas exprimer. Le jour où il danse pour la première fois, il est si heureux qu’il ne veut pas que ça s’arrête. « J’ai souvent subi des réactions négatives et des insultes en raison de mon orientation. Les compliments que je reçois aujourd’hui en dansant guérissent les blessures que la société m’a infligées ».

Zahmer, 22 ans
La toute première fois qu’il danse, Zahmer le fait pour aider son petit ami de l’époque qui a accumulé des dettes. « J’ai travaillé quatre jours et j’ai gagné très peu d’argent. J’ai dit à mon ami que je ne voulais plus danser pour rembourser ses dettes, je voulais le faire pour moi et je l’ai quitté. » Quelques jours plus tard, son ex-petit ami se suicide. Son tatouage au poignet marque le jour de son anniversaire. Pendant un an, les parents de Zahmer ne sont pas au courant qu’il danse. Un jour, alors qu’ils ont besoin d’argent, il leur propose de les aider mais quand ils apprennent d’où vient cet argent, ils désapprouvent. Pour régler leurs difficultés financières, ils finissent par accepter la situation. « Ma mère m’a dit : ne fais pas de mauvaises choses, ne te drogue pas, n’aie pas de relations sexuelles ». La famille de Zahmer s’inquiète du qu’en-dira-ton et les dispute avec son père sont fréquentes. Lorsque je le rencontre pour la première fois, il vient tout juste de quitter l’appartement familial et reste chez une amie.

Emirhan, 20 ans
« C’était mon rêve de danser, j’aime être sur scène et attirer tous les regards ». Le week-end, Emir danse dans un bar gay à quelques pas de chez lui. Son petit ami avec qui il partage un studio dans le quartier populaire de Tarlabası, l’accompagne parfois. Une fois la performance terminée, le jeune couple se pose dans un café ; Emirhan partage des vidéos de la soirée sur Instagram et son copain surveille les commentaires et nouveaux followers. Originaire de Syrie, Emir est arrivé à Istanbul à l’âge de dix ans. Sa famille sait ce que qu’il fait, mais elle n’apprécie pas. « Ils ont demandé au hoca (religieux local) ce que la religion disait de cette situation et ce qu’ils devaient faire de moi, il leur a dit qu’ils pourraient me tuer. Finalement, ils m’ont dit : tu peux danser, mais n’oublie pas Allah ».

Segah, 37 ans
Segah a 16 ans lorsqu’il danse pour la première fois, une ceinture à pièces sur les hanches pour unique accessoire. Issu d’une famille Roms, il raconte que danser et jouer de la musique fait partie de sa culture. Pourtant, quand ses parents découvrent qu’il est zenne en le voyant à la télévision, ils le supplient d’arrêter, lui disant que c’est moralement honteux. Son père ne lui parle pas pendant trois ans mais les choses finissent par s’arranger. « Il dit désormais avec joie que je suis danseur, sans préciser que je suis zenne mais bon, c’est déjà ça. Parfois nous travaillons même ensemble lors de mariages : il joue de la darbouka, je danse et à la fin de notre prestation, nous nous applaudissons l’un l’autre ». Je suis un homme avec une barbe mais je me déhanche comme une danseuse du ventre, cela surprend les gens mais généralement ils apprécient le spectacle. Malheureusement, si dans les meyhane, les gens s’amusent, nous applaudissent et nous donnent de l’argent, ils peuvent agir différemment à l’extérieur et lorsque nous sommes dans leur environnement, ils ont l’insulte facile.

Asaf, 25 ans
Lorsque je rencontre Asaf en 2024, il commence tout juste sa carrière de zenne et se produit le week-end dans un bar gay de Beyolgu. Les clients sont peu nombreux et il me demande s’il danse bien. Deux ans plus tard, il a pris de l’assurance et danse désormais tous les soirs dans une meyhane bien remplie. Il a quitté son travail de secrétaire médical à l’hôpital et ne porte plus le masque de perle qui lui permettait de ne pas être reconnu. « En dansant pour les autres, je les amuse et pendant un instant, ils oublient leurs soucis. Ça me rend heureux de les rendre heureux. En tant que zenne, je suis également fier de donner l’exemple aux gens en leur montrant que oui, les hommes aussi peuvent faire de la danse orientale. Je suis gay et je danse librement mais cela ne plaît pas forcement à tout le monde. Une fois, un client s’est exclamé tout en me regardant : « Regardez ce qu’est devenu la Turquie ! ». En lui souriant, j’ai répondu : « La Turquie est belle comme ça ».

Photographe indépendante basée à Lille. Après des études en sciences politiques, je travaille comme journaliste pigiste pendant près de dix ans avant de me former à la photographie documentaire en 2023 à l’EMI-CFD. Je développe des projets documentaires dans les Hauts-de-France et publie des portraits dans la presse. En 2023, j’obtiens le soutien de la région (PRAC3.0) pour mon travail sur les garçons majorettes. Ce travail sera exposé durant le mois de la photo à Bordeaux et publié dans l’ouvrage collectif Être 20 ans. En 2024, je bénéficie de l’Aide individuelle à la création de la DRAC pour un projet sur les travailleuses du sexe, intitulé Pleasure. Suite à une résidence de création avec la Galerie Destin Sensible (Mons-en-Baroeul) j’expose Bye-bye macadam en octobre 2025. Dans le prolongement de cette résidence, je mène dans le cadre du dispositif Entre les Images (réseau Diagonal) des ateliers avec des jeunes sur le thème de l’éco-anxiété, Réenchanté.es, le travail naît de ce stage est exposé à la Galerie Destin Sensible en avril 2026. En parallèle, je continue de me rendre en Turquie, où je développe un projet sur les zenne, des hommes danseurs du ventre. Cette série est exposée à la Grange aux Belles (Paris) en avril 2026. En avril 2027, mon travail sur la jeunesse du bassin minier, Paradis noir, sera exposé à la Maison syndicale de Lens, en partenariat avec le CRP/.

Le travail que je développe est traversé par les notions de normes, de carcans sociétaux, de choix de vie et de liberté. À travers mes projets, je m’attache à rendre visibles des existences vivant en marge de la société, loin des attentes et des conventions qui guident et parfois restreignent nos choix. Ces vies m’intéressent car elles révèlent d’autres champs des possibles. Les thèmes que j’aborde et les rencontres que je fais me questionnent et m’apprennent beaucoup et à travers mes images, j’espère susciter des réactions, des réflexions.

Mon approche, à la fois documentaire et intime, repose sur une immersion prolongée auprès des personnes que je photographie. Le portrait occupe une place centrale dans mon travail : j’aime ce face-à-face qui crée un espace intime, le temps d’une photo, avec le modèle. J’y cherche aussi ce lâcher-prise, cet « état de solitude » évoqué par Hervé Guibert. Ce qui m’anime, c’est aussi de faire dialoguer les images avec les récits que je recueille. Donner la parole est un geste essentiel, porté par la nécessité de comprendre et de dire. Les rencontres que je fais s’accompagnent ainsi de moments d’échange. Écouter les histoires individuelles, entendre ce que les gens ont à dire est indispensable pour saisir le hors-champ des images.

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